Un regard amical et philosophique, porté par l'historien François Dosse, sur la politique d'Emmanuel Macron

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Un regard amical et philosophique, porté par l'historien François Dosse, sur la politique d'Emmanuel Macron

Message par Bernard le Dim 22 Oct - 16:05

[size=32]Emmanuel Macron a placé Paul Ricœur au pouvoir[/size]

L’historien François Dosse montre comment les thèmes de prédilection d’Emmanuel Macron trouvent leur originalité dans la réflexion philosophique de Paul Ricœur.

LE MONDE | 18.10.2017 à 10h00 • Mis à jour le 18.10.2017 à 12h08 |

Le livre. En 1988, le philosophe Paul Ricœur et le premier ministre Michel Rocard projetaient d’écrire un ouvrage commun, qui devait s’appeler Le Philosophe et le Politique. Faute de temps et de disponibilité du premier ministre, ce projet se réduisit à la publication d’un seul dialogue dans la revue Esprit. Fidèle à son engagement socialiste, Paul Ricœur inspirait alors les pratiques des responsables politiques au plus haut niveau de l’Etat.

Près de trente ans plus tard, en pleine campagne présidentielle, Emmanuel Macron ne cessait de rappeler à quel point sa rencontre avec le philosophe l’avait marqué. Abondamment commenté, leur compagnonnage intellectuel fut remis en question. Pour faire taire ceux qui « avec une mauvaise foi évidente » considèrent que leur rencontre relève de la légende, François Dosse a pris la plume pour montrer la richesse et l’intensité de ce « dialogue intergénérationnel ».

L’historien raconte comment il a présenté en 1998 Emmanuel Macron, alors son élève à Sciences Po, au philosophe auquel il venait de consacrer une biographie, Paul Ricœur. Les sens d’une vie (La Découverte, 1997). Celui-ci cherchait un assistant pour l’aider au travail préparatoire de son grand livre, La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Le Seuil, 2000). D’emblée, cette rencontre se révèle essentielle pour l’étudiant comme pour le philosophe.

« Trouver avec Emmanuel Macron un dialogue si riche et porteur de créativité est pour Paul Ricœur un bain de jouvence »

Loin d’être intimidé, le jeune Macron, marqué par ses lectures de Kant, Aristote et Descartes, prodigue sans complexe des conseils éditoriaux, encourageant le philosophe à citer à tel endroit l’historien Paul Veyne ou à parler à tel autre de Nikolaï Kondratiev ou de Primo Levi.

Leurs échanges ont lieu alors que Paul Ricœur parcourt le monde pour donner des conférences. Son œuvre est célébrée par les plus grandes universités. Mais le philosophe qui a 85 ans vient de perdre sa femme. Le rapport de proximité, d’amitié qu’il noue avec l’étudiant de 21 ans est vital, y compris pour le déploiement de sa pensée qui doit s’étayer d’affects partagés, de reconnaissance. « Ricœur est alors coupé de la relation avec la jeunesse étudiante. Trouver avec Emmanuel Macron un dialogue si riche et porteur de créativité est pour lui un bain de jouvence », explique François Dosse.

Héritage philosophique

Pour Emmanuel Macron, ces deux années de collaboration avec le philosophe sont un moment décisif qui le transforme. « J’ai appris à penser le siècle précédent et à penser l’Histoire. Il m’a enseigné la gravité avec laquelle on doit appréhender certains sujets et certains moments tragiques », assure-t-il. « C’est Ricœur qui m’a poussé à faire de la politique, parce que lui-même n’en avait pas fait, ajoute-t-il. Il m’a fait comprendre que l’exigence du quotidien, qui va avec la politique, est d’accepter le geste imparfait. »

François Dosse met surtout en avant la fidélité du président à cet héritage philosophique. Fin 2000, Emmanuel Macron entre au comité de rédaction d’Esprit, la famille de pensée de Paul Ricœur. Il y restera jusqu’en janvier 2017. Les textes qu’il publie pendant quinze ans dans la revue montrent qu’il n’a cessé de tirer les enseignements du philosophe, décédé en 2005.

Dosse examine également les discours de campagne et les écrits du candidat d’En marche !. Du libéralisme à la laïcité en passant par l’éthique politique et l’Europe, son ouvrage montre comment les thèmes de prédilection du nouveau président trouvent leur originalité dans la réflexion philosophique de Ricœur.

Richesse du legs

Sa démonstration est particulièrement convaincante, lorsqu’il démontre que, dans la droite ligne du concept d’identité narrative de Paul Ricœur, Emmanuel Macron donne une définition de la France qui renvoie à une incessante construction narrative et non, comme certains l’ont dit, à la simple reprise du roman national lavissien glorificateur des héros d’une geste épique.

Lire aussi :   Petite philosophie du macronisme

Fin connaisseur des idées politiques, l’historien rappelle que la philosophie de Paul Ricœur s’est forgée au contact d’autres penseurs comme les philosophes John Rawls et Michael Walzer ou les économistes Henri Bartoli et Amartya Sen, montrant la richesse du legs confié à celui qui est en charge du pouvoir.

Le tableau est nuancé, mais l’ombre portée de Paul Ricœur empêche toutefois d’y percevoir celle de Machiavel, dont le président est un lecteur attentif. S’il précise bien que le nécessaire « en même temps » renvoie à la pensée tensive entre des contraires formulés par Paul Ricœur, l’historien se garde d’étudier dans quelle mesure le président aurait pu télescoper certaines réflexions puisées chez Paul Ricœur et Machiavel.

Plaidoyer

Ainsi, lorsque Emmanuel Macron annonce aux Français, le 14 mai, « que nous sommes à l’orée d’une extraordinaire renaissance », François Dosse y voit une réponse, comme en écho, au « J’attends la Renaissance », prononcé par Paul Ricœur en 1988, quand d’autres, tels l’historien Patrick Boucheron, y décèlent une référence au penseur florentin et au « temps des expérimentations politiques » de la Renaissance.

Jusqu’au bout, l’historien se veut bienveillant envers son ancien élève. « Il est question chez lui non d’une confiscation du pouvoir par le sommet, mais de susciter une révolution démocratique », intercède-t-il. Tout juste observe-t-il, dans une note de bas de page, qu’Emmanuel Macron a « dérapé » en affirmant lors de son discours au Vél’ d’Hiv que l’antisionisme était « une forme réinventée de l’antisémitisme ».

Basculant par moments dans le plaidoyer, François Dosse s’évertue à expliquer à la lumière des enseignements de Paul Ricœur les propos d’Emmanuel Macron qui ont pu être mal compris ou caricaturés. L’historien se fait alors avocat, poursuivant son objectif visant à confondre ceux qui ont pu disqualifier le rapport de proximité entre le philosophe et le président. S’il remporte ce défi, il demeure beaucoup plus convaincant dans sa position privilégiée d’intermédiaire et de passeur d’idées.

« Le Philosophe et le Président. Ricœur & Macron », de François Dosse, Stock, 256 pages, 19 euros.



Bernard

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