Querelle des sociologues : le point de vue d'un socilogue critique

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Querelle des sociologues : le point de vue d'un socilogue critique

Message par Bernard le Jeu 23 Nov - 17:40

[size=32]Bernard Lahire : « Pourquoi tant de haine contre notre vision de la sociologie ? »[/size]

Dans un entetien au « Monde », le sociologue voit, dans les attaques portées par la revue « Le Débat », le symptôme d’une « droitisation » de la vie intellectuelle ainsi qu’un ressentiment face au prestige international de l’œuvre de Pierre Bourdieu.

Dans le dernier numéro de la revue « Le Débat », plusieurs sociologues ont vivement critiqué l’approche trop militante de certains de leurs confrères et remis en question l’héritage de Pierre Bourdieu. « Le Monde » publie des extraits de ces articles et une réponse des incriminés.]

Professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, auteur de L’Homme pluriel (Hachette, 2006) et de La Culture des individus (La Découverte, 2004), Bernard Lahire a consacré un livre à la défense de la sociologie, face à l’accusation récurrente de déresponsabiliser les individus, de justifier et d’excuser la délinquance et le terrorisme (Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », La Découverte, 2016). Pris à partie par Gérald Bronner et Etienne Géhin dans Le Danger sociologique (PUF, 280p., 17 euros), il analyse cette nouvelle offensive menée dans le dernier numéro de la revue Le Débat de novembre-décembre.

Comment expliquez-vous que, dans la revue Le Débat, des chercheurs aussi renommés que Dominique Schnapper, directrice d’études à l’EHESS, ou Pierre-Michel Menger, professeur au Collège de France, rejoignent Gérald Bronner et Etienne Géhin, coauteurs du Danger sociologique, qui s’attaquent à l’idéologie véhiculée selon eux par une « sociologie critique » plus militante que savante ?

Les textes du Débat dégagent un fort parfum d’aigreur et de revanche. Pour expliquer ce ralliement circonstanciel d’une poignée de sociologues – Gérald Bronner et Etienne Géhin, Olivier Galland, Nathalie Heinich, Pierre-Michel Menger et Dominique Schnapper – contre ce qu’ils nomment la « sociologie critique » et qui est accusée, selon les cas, d’abandonner toute rigueur scientifique, d’être purement « militante », « victimaire », complotiste, déterministe et de déresponsabiliser les individus, il faudrait mener une enquête sérieuse qui mettrait en évidence à la fois les positionnements idéologiques de chacun(e), les rapports entretenus à l’égard du travail et de la personne de Pierre Bourdieu (auprès de qui certains ont travaillé), les trajectoires sociales et professionnelles ainsi que les positions actuelles occupées dans l’espace scientifique de la sociologie.

Ces différents sociologues partagent visiblement une détestation commune de la sociologie qualifiée de « critique » et le clament rageusement ou plus calmement. On peut se demander pourquoi tant de haine.

Ce qui est étonnant, c’est le manque de précision des propos (la revue dans laquelle ils s’expriment n’est pas une revue scientifique, mais quand même…) et les amalgames qui sont faits. Dans les différents articles, on lit, avec effarement, que les sociologues actuels ne peuvent se reconnaître aujourd’hui que dans le travail de Max Weber (en oubliant, au moins, Durkheim et Marx), que l’analyse des dominations est un péché capital (alors même que Weber a produit une magnifique sociologie de la domination) et qu’en mettant en évidence les probabilités inégales de réussites scolaires ou professionnelles ils décourageraient les individus de réussir en leur ôtant toute capacité d’agir…

Tant de prises de position péremptoires, d’erreurs ou d’absurdités ne peuvent que laisser pantois tous les sociologues de métier qui, rigoureusement, sans confondre science et politique, objectivent par leurs enquêtes l’état du monde social, et notamment (mais pas seulement) l’état des inégalités et des rapports de domination.

De la délinquance à l’échec scolaire, la sociologie a-t-elle été sous l’emprise d’une approche exclusivement « victimaire » ?

Le terme « victimaire » qu’emploie Olivier Galland moralise une question qui n’a rien de « morale ». Une telle qualification est une charge critique contre toutes celles et ceux qui rappellent les traitements inégaux que subissent les différentes catégories de la population. Peut-on reprocher aux sociologues qui travaillent sur les effets de la stigmatisation de faire des individus des « victimes » ?

En revanche, la volonté de renverser absolument l’interprétation en formulant l’hypothèse que les problèmes d’intégration pourraient venir du fait que les « immigrés et leurs descendants » ne veulent tout simplement pas être reconnus comme français a une dimension idéologique qui n’échappera à personne.

La sociologie n’a-t-elle pas privilégié la question économique et sociale et négligé la question culturelle et religieuse ? Et pourquoi faudrait-il a priori discréditer le culturalisme ?

La sociologie d’enquête parvient rarement à ses fins lorsqu’elle détache les variables les unes des autres. C’est leur combinaison particulière dans des contextes historiques relativement singuliers qui permet de donner du sens aux comportements des individus. La remarque est valable autant pour les variables « ethnique » et « religieuse » que pour les variables « socioprofessionnelle » ou « économico-culturelle ».

Une pratique ou une croyance religieuse à elle seule ne peut tout expliquer si on n’en mesure pas le degré (très variable) d’intensité et qu’on la sépare des conditions sociales d’existence et de coexistence dans lesquelles elle prend sens. Il serait tout aussi stupide de négliger les questions scolaire, économique, familiale, etc., que de négliger la question religieuse ou d’oublier de réinscrire les individus dans des trajectoires familiales ou personnelles d’immigration quand elles existent.

Comment expliquez-vous que cette critique du « sociologisme » soit si répandue aujourd’hui ?

La haine de la sociologie, qui peut trouver malheureusement des soutiens au sein même de l’univers sociologique, est presque née avec elle. Elle est particulièrement forte dans un moment de notre histoire où le champ politique s’est très largement droitisé (ce n’est pas le Front national qui a proposé la déchéance de la nationalité, mais bien un président et un gouvernement socialistes) et où le nombre de sociologues intervenant dans l’espace public est tel qu’elle n’est désormais plus cantonnée dans les seuls espaces universitaires. La sociologie dénaturalise, désévidentialise et est en mesure de contester les propos politiques, à droite comme à gauche. Elle dérange donc par le fait qu’elle rend la vie plus difficile aux mensonges, aux idéologies ou aux mythes qui circulent sur le monde social.

Comment expliquez-vous que l’offensive se concentre sur ce qu’on appelle la « sociologie critique » ? Et est-ce une bonne dénomination ?

Je pense que la plus grande erreur a été pour les sociologues d’accepter de reprendre à leur compte la catégorie « sociologie critique », car cela laisse supposer qu’une sociologie non critique aurait un sens, ce qui n’est pas le cas. Un point sur lequel je m’accorde avec Dominique Schnapper, c’est que « la sociologie est par nature critique ». Il n’y a même de science que critique. Et cette critique n’a rien à voir avec un quelconque militantisme. Les auteurs du Débat, qui font comme si toute la sociologie (sauf eux) était militante, font bien peu de cas de la différence entre critique scientifique et critique sociale. Si la seconde peut venir nourrir la première, comme le rappelait fort justement Max Weber, les effets critiques exercés par la connaissance scientifique ne se réduisent pas à de la critique sociale ou politique.

Pourquoi Bourdieu est-il encore aujourd’hui la principale cible ?

Le nom de Bourdieu concentre les animosités parce que c’est un auteur qui est toujours aussi utile scientifiquement pour de très nombreux sociologues, en France comme à l’étranger, et qu’on continue à s’approprier les problèmes scientifiques qu’il a posés tout en les reformulant, critiquant, etc.

La querelle des sociologues





Bernard

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